Friendly Body

Physical wellness

L’enseignant doit-il avoir le dernier mot sur votre corps ?

La question posée en titre de cet article m’a beaucoup travaillé, il y a quelques années.

Récemment, une élève me l’a posée peu ou prou dans les mêmes termes, et je me suis dit que je me fendrais bien d’un petit article à ce sujet, car cela mérite un peu mieux que quelques lignes pour justifier un « oui » ou un « non ».

Dans la plupart des pratiques corporelles, il y a un enseignant qui donne des instructions, mais dans leur essence, les pratiques corporelles (et j’inclus le sport là-dedans) n’ont pas toutes la même logique interne, ni les mêmes objectifs : ces deux détails vont conditionner énormément la relation que vous entretenez avec votre enseignant.

Que cela devienne beau à voir !

Si vous pratiquez pour un concours, ou une performance, la validation de votre pratique par un regard extérieur sera une composante de votre entraînement.

Lorsque des juges donnent une note à une performance, et que votre enseignant vous prépare à cela, il sera logique de lui laisser le dernier mot sur les mouvements qui sont permis ou non, et sur les mouvements qui sont incontournables ou non.

Il faut bien comprendre que chaque discipline se focalise arbitrairement sur des critères différents : ce qui est esthétique dans une discipline pourra être une faute technique dans une autre, et parfois, ces critères vont pousser les pratiquants à se spécialiser de plus en plus, s’ils veulent faire de la performance ou des concours.

Dans certaines disciplines comme les arts martiaux, cela donne lieu à des antitélies délicieuses : en temps de paix, beaucoup de mouvements simples et efficaces ne sont pas assez impressionnants pour un public qui ne connaît pas grand chose du combat, et pour faire survivre l’art, c’est un choix politique d’en changer les techniques pour le rendre plus visuel…

C’est ainsi que certains arts martiaux chinois ont abandonné de vraies épées tranchantes au profit d’épées de démonstration qui ne sont plus que de minces feuilles de métal, inutiles en combat réel, mais bruyantes et virevoltantes… C’est également ainsi que pour montrer la puissance des sorties de force, certains pratiquants de Taichi frappent brutalement le sol du talon, pour faire du bruit : c’est impressionnant, mais une telle frappe ne fait pas plus de dégâts, elle est juste plus proche des vibrations sonores qu’on voit dans les films de kung fu…

C’est ainsi que certains arts martiaux rajoutent des coups de pied volants issus du cinéma dans leur corpus, alors même que ces coups de pied ne sont que très rarement utilisés par des combattants professionnels, des militaires, ou des agents de sécurité…

Cela me rappelle un peu mon moniteur d’auto-école qui me disait de bouger ma tête ostensiblement vers le rétroviseur pour montrer à l’examinateur que je regardais le rétroviseur, car un coup d’œil n’aurait pas été visible, et pourtant, c’est plus sécuritaire que de dodeliner de la tête comme un pigeon alcoolisé…

En body-building, le volume et la définition des muscles, ainsi que la symétrie, sont à l’honneur… Les pratiquants de prennent de la testostérone, de l’insuline, et des hormones de croissance pour augmenter des capacités sur lesquelles ils sont focalisés.

Et même chez les amateurs, on peut se doper à petite dose : les dopés légers sont alors plus forts et dessinés que la plupart des pratiquants amateurs, sans prendre les risques que prennent les body-builders de compétition, plus massifs, et plus fragiles côté santé. De même, beaucoup de youtubeurs-musculation se dopent pour ne pas avoir à s’imposer une discipline de fer en ce qui concerne l’alimentation et le rythme d’entraînement.

Je n’ai aucune, mais alors aucune envie de juger le dopage, ou les critères esthétiques arbitraires de chaque discipline, j’ai juste envie d’attirer votre attention sur le fait que même en étant parmi l’élite génétique pour un sport donné, et même en ayant les croyances adaptées, et en venant du bon milieu social, ces critères primeront sur la préservation de votre corps.

Autrement dit, si l’objectif est de coller à l’idéal d’une pratique, il va fatalement y avoir un conflit entre la préservation de votre corps, et l’atteinte d’un autre objectif… et encore, je dis « votre », mais il est difficile de faire la part entre ce qu’on veut, et ce qu’on a introjecté…

En effet, nous sommes tous soumis à des conditionnements extérieurs, à des standards socio-culturels de force, de beauté, de performance, et il est difficile de ne pas se construire en dehors de ces standards : même les gens qui les rejettent farouchement pour ne surtout pas y adhérer finissent finalement par reconnaître ces standards, puisqu’ils en ont besoin pour s’y opposer.

Ainsi, je pense qu’il est important de garder ce que je viens d’écrire à l’esprit lorsque votre corps vous fait mal, quand vous suivez les indications d’un professeur ou d’un entraîneur : si l’on se focalise sur l’objectif, en conscience, tout en sachant que la santé n’est pas le critère prioritaire, tout va bien, mais je trouve dramatique qu’on le fasse sans y avoir réfléchi.

Il faut savoir se faire mal pour gagner !

De la même manière, dans la plupart des sports de compétition, chaque athlète pousse son corps aux limites de ses capacités : en tant que compétiteur (j’en ai peu fait, mais j’ai essayé un peu), j’ai quasiment toujours entendu, de la part de mes coachs, ou partenaires d’entraînement, qu’il faut, je cite, « savoir se faire mal ».

Parfois, cela va de pair avec un petit coup de pouce chimique, là encore : le dopage peut avoir lieu dans tous les sports y compris pour être plus concentré aux échecs, à l’escrime, ou en jouant à certains jeux vidéo très exigeants. Là encore, la logique est qu’il faut « savoir se faire mal » pour « obtenir ce que l’on veut ».

Je pense que beaucoup d’athlètes ou d’artistes de scène auront entendu les mots que je viens d’écrire, car c’est une phrase que j’ai entendu des dizaines, sinon des centaines de fois, même en dehors des entraînements.

Si l’on est professionnel, les enjeux sont bien évidemment multipliés, et les enjeux des autres compétiteurs le sont aussi, ce qui nous poussera fatalement à sacrifier encore plus l’intégrité du corps pour atteindre un objectif.

Notons que la compétition, dans ma tête, n’est pas que sportive : certains pompiers ou militaires se dopent et se traumatisent physiquement et psychologiquement par leur entraînement, pour être plus forts, ou plus difficiles à tuer. Les enjeux sont plus cruciaux, mais la logique est la même.

Je n’ai, là encore, aucune envie de juger l’acte en lui-même, mais ce n’est pas la même chose de « se faire mal » en conscience du prix à payer, que de se faire mal parce qu’on se soumet par automatisme à un professeur ou à un instructeur qui est dans une position d’autorité. C’est encore plus vrai dans l’armée, où, soyons clairs, le fait de sacrifier quelques soldats pourrait être stratégiquement acceptable, ce qui implique qu’on exigera des militaires une obéissance indéfectible envers leur hiérarchie (la dureté de l’entraînement conditionne aussi à cela).

Sans aller jusqu’à un contexte de guerre, le fait d’écouter son entraîneur dans un sport de compétition peut avoir des conséquences dramatiques, d’autant plus que ce n’est pas son corps dont il exige un entraînement, c’est le vôtre : il ne paiera pas les conséquences des choix d’entraînement qu’il a faits pour vous.

Notons, d’ailleurs, que lorsqu’on voit un sportif de haut niveau en très bon état, il n’y a pas moyen de savoir combien de sportifs ont employé les mêmes méthodes, nourri les mêmes rêves, et fait les mêmes efforts pour ne pas arriver au résultat et se blesser en route.

Pour une personne qui soulève des charges colossales ou qui monte sur un ring de boxe pour un million de dollars, combien sont perdus en cours de route, alors même qu’ils avaient la génétique, la motivation, et un bon entraînement pour eux ?

Il est difficile de répondre à cette question, mais il me semble important que vous le sachiez, si vous vous engagez dans cette voie et donnez le dernier mot sur votre corps à votre coach.

 

Fais-le plutôt comme ça !

Un problème plus ambigu est celui des pratiques corporelles de bien-être et/ou de rééducation.

Le Yoga, par exemple, est une discipline qui, originellement, visait à atteindre une certaine unité (unité entre corps et esprit, ou unité entre soi et l’extérieur… le mot « yoga » partage d’ailleurs la même racine étymologique que le « joug », en Français).

En suivant cette logique, on peut atteindre cette unité de plein de manières (on peut faire du Yoga par la dévotion, par l’hygiène de vie, par l’effort physique, par le service à la personne, par la focalisation sur l’instant, etc…). Les postures du yoga corporel, enseignées partout dans le monde, devraient donc, si je suis cette logique, avoir mille variante.

Et pourtant, il existe beaucoup de cours où l’on insiste sur la « bonne » qualité d’exécution d’une posture, et il existe même des compétitions d’Asana (c’est le nom des postures de yoga). C’est un peu comme si on faisait des compétitions de brossage de dents…

Il existe bien-sûr quelques grands invariants quant à la qualité d’exécution d’une posture, tels que l’alignement du genou avec la cheville, ou la cambrure du dos dans certaines positions : on ne s’arrondit pas en arrachant une charge du sol, et on ne cambre pas en décollant les jambes quand on est sur le dos, pour éviter les forces de cisaillement sur les disques inter-vertébraux.

Pour autant, les muscles n’ont pas tout à fait la même longueur et les mêmes insertions pour chaque personne, et les os n’ont pas la même taille les uns par rapport aux autres, d’une personne à une autre. De plus, chaque personne a un vécu différent, et certaines blessures ou douleurs rendent inconfortables certaines postures. Je dirais même plus : certains mouvements « parfaitement » exécutés pour la majorité des gens peuvent faire mal à une autre personne, et certaines postures sont confortables pour certaines personnes tout en étant une torture pour d’autres ; et parfois, on ne voit rien à l’imagerie médicale (radio, IRM, scanner, etc…).

Il en résulte que j’ai une politique assez claire avec mes élèves, quand j’enseigne la méthode Friendly Body (rappelez-vous, ce nom n’est qu’une vaste blague pour avoir une identité de marque sur Internet).

Ce n’est pas moi qui ai le dernier mot sur le corps de mes élèves, et je ne fais que proposer des variantes issues de ma culture générale, ou informer au sujet des mouvements risqués (si une personne s’accroupit en tordant ses genoux, je lui précisera qu’il y a de la contrainte sur les ligaments croisés, et après ? il existe des gens pouvant tenir ce genre de postures que moi je ne peux pas tenir du tout).

Plutôt qu’une exécution correcte du mouvement, je leur propose un état de conscience : j’apprends à mes élèves à aller vers toujours plus de confort tout en incarnant un concept donnée : il y aura mille manières d’exécuter une pompe, de se pencher en avant, de tenir sur un pied, ou même d’être allongé(e).

Ce que je veux, c’est transmettre aux personnes qui étudient avec moi comment sentir leur confort personnel, et comment adapter mes exercices à leur corps (on ne bouge pas pareil quand on est un trentenaire sportif de 110 kilos, et une peintre de 75 ans avec de l’ostéoporose).

Une fois que cet état d’esprit est installé, si j’ai vingt personnes dans la salle, je verrai facilement une dizaine (voire une vingtaine) de versions différentes de l’exercice que j’ai proposé. Chaque personne réadapte, prend la liberté de ne pas faire ce que je dis, de se manifester pour parler d’un problème au groupe (parfois, on me pose des questions qui me demandent de réfléchir, et nous trouvons ensemble une manière d’incarner le concept proposer, en changeant le mouvement et la posture).

Cette éducation se fait par la conscience, pour ressentir chaque petit muscle, et les frottements de chaque articulation… Parfois, cela revient à rester en position allongée, à écouter les battements de son cœur, et à sentir chaque vaisseau se dilater lorsque le sang circule, mais au bout de quelques mois de pratique avec cet état d’esprit, les personnes qui viennent me voir n’ont plus de souci à pratiquer quelque sport que ce soit : il devient alors facile de trouver sa propre manière de pratiquer.

Cet état d’esprit apporte un changement assez notable chez beaucoup de pratiquants : il devient souvent difficile de revenir chez un professeur qui privilégie la forme d’un mouvement au fond (autrement dit : qui privilégie la focalisation arbitraire de la discipline à l’alignement personnel de l’élève). Parfois, il devient même difficile de passer un examen dans une discipline qu’on pratique, et dont on a soi-même une interprétation personnelle, si jamais la forme requise pour l’examen est en contraction avec ce qu’on recherche par ailleurs et que l’examinateur ne le voit pas.

Comme vous le voyez, cette question me permet de vous parler de cette pratique qui consiste à injecter de la conscience dans notre manière d’habiter notre corps, et elle méritait mieux qu’une réponse tranchée.

 

La rivière ne se moque pas de l’immobilité de la montagne…

Il y a environ trois mois, commence la période des fêtes et le rush de fin d’années : entre ma grande famille, où l’on fête noël du 11 décembre au 12 janvier, et la charge de travail, je fais une pause sur la musculation.

Il y a environ un mois, je fais une erreur banale en snowboard sur une piste de l’Alpe d’Huez, et j’écope d’une belle entorse au poignet : pas de reprise de la musculation au programme, puisque je suis incapable de serrer le poing ou même de tenir une charge en main.

Il y a deux jours, j’anime un atelier alors que je viens à peine de reprendre la musculation en douceur, et ô surprise ! Je suis à nouveau capable de pratiquer un exercice que j’avais abandonné…

Il y a une heure, je me disais que j’avais envie de partager avec vous une réflexion qui s’applique à tout le monde, même aux non-sportifs.

 

Cet exercice, dont vous voyez la photo en introduction de cet article, consiste à joindre les mains dans le dos, l’une passant par le haut du corps, et l’autre par le bas… Depuis un an ou deux, j’avais arrêté de pratiquer cet exercice de la sorte, parce que mes coudes étaient douloureux, et joindre mes mains nécessitait de forcer un peu.

Je me suis donc simplement mis à en pratiquer une version édulcorée : l’intention compte plus, pour moi, que le résultat de l’exercice, et si mes mains ne se touchent pas, ce n’est pas fondamentalement un problème (cette indication est valable pour quasiment tous les exercices : une version édulcorée vous fera quand même travailler et progresser, quand bien même elle ne serait pas conforme à un catalogue de mouvements).

Au lieu de joindre mes mains dans le dos, je me suis étiré ainsi, ces derniers mois

Je n’aime pas bien énoncer des liens de cause à effet avec certitude, mais je compte sur vous pour prendre ce que je vais dire avec des pincettes : je pense que la musculation avait limité mon mouvement. Ce n’est pas une considération incroyablement élaborée, puisque la musculation fait prendre de la masse et du volume, et que cela diminue donc fatalement l’amplitude des mouvements.

Et c’est ça dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui : lorsque vous explorerez ce que vous pouvez faire dans votre vie, que ce soit avec votre corps ou votre esprit, vous allez, à un moment ou à un autre, constater que vous ne pouvez pas dépenser d’énergie dans un domaine sans que cela n’impacte vos capacités dans un autre domaine. Gagner en force vous fera parfois perdre en souplesse, et plus vous spécialiserez votre corps dans une direction, plus il sera difficile d’aller dans une autre.

Ma vie personnelle a été faite de ce genre d’explorations amusantes : l’escalade me rendait légèrement moins délié en piano, le piano me rendait moins robuste à certaines contraintes du poignet en arts martiaux, les arts martiaux m’ancraient un peu trop dans le sol pour le tango argentin, et ainsi de suite…

Notons que ce constat sera le même en ce qui concerne la manière dont votre corps est construit : être plus souple pourra diminuer la réactivité d’une articulation, avoir plus de force rendra peut-être plus raide, pratiquer des sports d’endurance pourra être nuisible à la force pour certaines personnes très spécialisées, tout comme prendre trop de masse musculaire ne sera pas forcément bénéfique à une personne pratiquant le cyclisme ou le marathon…

Notons également que ce constat s’applique à la plupart des caractéristiques de votre corps : avoir du gras alourdit le corps, le protège de certains chocs et rend les articulations plus stables, et c’est pour cette raison, notamment, que les strongmen, athlètes spécialisés dans les prouesses de force, ne sont pas très regardants quant à leur taux de gras, là où les gymnastes le sont (puisqu’ils doivent porter leur propre poids).

 

Et ce que je viens d’écrire s’applique également aux personnes qui ne pratiquent pas le sport à haut niveau ! Bien sûr, tant que vous ne poussez pas une activité très loin, vous pouvez progresser dans toutes les directions, et il n’y a pas de direction qui soit fondamentalement plus souhaitable qu’une autre (puisqu’on la choisit arbitrairement). En revanche, ces réflexions sont importantes lorsque vous souhaitez un résultat : si vous pratiquez dans le but d’obtenir un résultat calqué sur les résultats d’une personne qui vous inspire, si le résultat compte alors plus que l’état intérieur, vous risquez de vous blesser, physiquement et psychologiquement.

Si vous êtes inspiré par l’état d’esprit, la philosophie de quelqu’un, vous allez appliquer la même démarche, mais obtenir un résultat qui correspond à votre corps. Si vous vous focalisez sur le résultat que cette personne a atteint sans l’état d’esprit qui va avec, vous risquez de ne pas atteindre votre objectif, et de vous blesser en plus.

Dans le cadre de l’exploration corporelle qui est proposée par Friendly Body, je pense qu’il est important de comprendre un fait très simple : nous ne sommes pas tous égaux, et tout le monde ne peut pas pratiquer l’escalade, la gymnastique, le yoga, ou la musculation… Et au sein d’une pratique, tout le monde ne peut pas pratiquer tous les exercices : je dis ça en tant que professeur de méthodes telles que le Yoga et le Pilates, car je n’ai jamais vu personne être en état de pratiquer tous les exercices parmi mes confrères ou consoeurs.

C’est cet état d’esprit que je vous encourage à développer : cela implique parfois de ne pas copier la forme externe d’un professeur, car même dans des gymnastiques douces et non-traumatisantes, vous trouverez des exercices que vous ne pourrez pas pratiquer, et cela concerne tout le monde.

 

En transmettant cet état d’esprit, j’ai de la joie à voir mes élèves adapter les exercices que je propose à leur corps, quand bien-même leur forme serait différente de la mienne. J’ai de la joie à voir mes élèves me dire, même en cours collectif : « je ne ferai pas cet exercice, il n’est clairement pas bon pour mon corps ». J’ai de la joie à voir des élèves me dire : « je vais faire un autre exercice qui m’apporte presque la même chose, mais qui préserve telle ou telle blessure ».

Et par-dessus tout, j’ai de la joie à voir mes élèves, utilisant cet état d’esprit, exécuter certains mouvements mieux que je ne pourrai jamais les faire, puisqu’en étant capables de copier l’essence de mon travail au lieu d’en copier la forme, ils repèrent les occasions de tracer leur propre route.

Pour paraphraser Koichi Tohei, dans la nature, la montagne ne se moque pas de la rivière parce que celle-ci manque de densité, et la rivière ne se moque pas de la montagne parce que celle-là est immobile.

C’est vous, le prof de sport ? Dites donc, ça ne se voit pas !

Il y a quelques années, je donnais des cours collectifs dans une petite association de yoga.

Je suis en train d’attendre dehors, avant le début du cours, quand une dame, assise sur un banc et me toisant depuis quelques minutes, m’adresse la parole : « c’est vous le prof de sport ? »

Lorsque je hoche la tête pour confirmer, elle continue d’un air étrangement courroucé : « ah bah dites donc, ça ne se voit pas ! »

Sur le moment, je suis désarçonné… Il faut dire que ce n’est pas tous les jours que j’ai droit à ce franc-parler, et en plus, le non-verbal de cette dame est un peu celui que j’arborerais si je m’adressais à quelqu’un qui serait en train de déféquer sur ma pelouse…

Peut-être était-ce ma chemise à fleur qui ne faisait ni assez « fitness », ni assez « yoga », ou peut-être que mon physique évoquait les plaisirs de la table plus que le sport… Je ne saurai jamais, puisque cette dame n’était pas là pour mon cours, mais pour une autre activité… Toujours est-il que cette remarque m’a fait réfléchir : à quoi pourrait-on voir que je suis bon dans ce que je fais ?

J’apprends aux gens à habiter leur corps confortablement, à développer une attitude bienveillante et amicale envers celui-ci (d’où le nom de ce site). Les personnes qui viennent apprendre des choses en ma compagnie ne me sollicitent pas pour ce que je peux faire, seulement pour la manière dont je peux les aider à placer leur conscience sur leur corps. La méthode Friendly Body est comparable à la méditation ou à des pratiques spirituelles : nous explorons nos sensations corporelles, nous jouons avec, et les exercices sont d’abord un prétexte à l’exploration consciente, et non des outils pour atteindre un résultat. Et c’est là tout le problème : comment représente-t-on un travail bien fait, si le résultat souhaitable change d’une personne à l’autre ? à quel détail faudrait-il faire attention pour voir qu’une personne a une remarquable conscience de son corps et une remarquable bienveillance envers celui-ci ?

Mon travail a pris plusieurs formes, avec les années : professeur de Yoga, de Qigong, ou de Pilates, coach sportif, thérapeute psycho-corporel… Mais j’ai beau avoir apprécié toutes ces années d’enseignement, je ne me reconnais pas vraiment dans l’image véhiculée couramment sur des affiches, dans des magazines, ou sur des sites internet : je n’ai pas envie d’arborer des abdominaux dessinés, ni un pyjama chinois, ni une superbe posture de yoga où je tords ma colonne vertébrale devant à un coucher de soleil… Toutes ces images sont très jolies, et j’aime les pyjamas, tout autant que mes abdominaux quand je peux les voir, c’est juste qu’elles ne représentent pas mon travail.

Au début, c’était un dilemme pour moi : quelle iconographie utiliser ? Quel logo, quel image, serait à même de représenter ce travail ?

Cette question m’a tenaillé l’esprit, jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle ne pouvait pas avoir de réponse claire, puisque mon travail est d’abord personnel : le logo Friendly Body, une personne s’étirant en position accroupie, représente simplement une posture que j’aime prendre, de temps en temps, rien de plus. Le nom et l’image sont identifiables, et c’est à peu près tout ce qui compte.

Pour un pratiquant de méditation, il serait absurde de demander à son professeur un « certificat d’éveil » : au mieux, la personne qui vous a formé peut attester que vous étiez présent à ses côtés lorsqu’elle a enseigné, et supposer, au vu de ce qu’elle sait de vous, que vous comprenez l’essence de son travail. En aucun cas, cette personne ne pourra avoir de certitude, puisqu’elle ne peut pas vraiment parler de vous : c’est l’image que cette personne se fait d’elle même qui parle de l’image qu’elle se fait de vous.

En voulant à tout prix montrer le résultat d’une pratique, on peut parfois en perdre l’essence. Ce n’est pas forcément le cas dans toutes les disciplines : il semble logique d’écouter un professeur de piano jouer du piano, et il semble logique de montrer que l’on sait exécuter des mouvements de musculation si l’on se décrit comme coach sportif, mais c’est une toute autre histoire quand on parle de placer sa conscience sur ses sensations corporelles.

Quand on transmet un savoir faire, il peut être intéressant de montrer qu’on sait faire les choses, même si, parfois, d’excellents professeurs ne sont pas de très bons pratiquants, et vice-versa, pour plein de raisons (des accidents de la vie, ou autre chose). Mais quand on travaille autour de la conscience, il y a un peu plus d’incertitude.

La pratique que j’affectionne est un processus, un état d’esprit, et je peux certes constater qu’une personne continue à exécuter des exercices alors qu’elle dit avoir mal, mais je n’ai aucune idée de ce qu’elle ressent, corporellement, et je ne peux que proposer des pistes d’exploration.

Si je juge un mouvement du point de vue de sa forme externe, et que je propose un exercice tel que des pompes, il est évident que la qualité d’exécution ne sera pas la même entre une personne obèse et une personne très athlétique… Il est évident que les pompes seront mieux faites par un athlète de trente ans que par un octogénaire perclus d’arthrose.

Si, en revanche, je juge la qualité d’exécution du point de vue de la bienveillance consciente avec laquelle la personne traite son corps, la qualité d’exécution ne sera pas facile à juger pour moi, de l’extérieur.

Ce qui me semble certain, c’est que vous pouvez adapter vos mouvements à votre corps : c’est votre bienveillance et la conscience que vous avez de votre corps qui vous permettront de trouver les mouvements les plus adaptés à ce que votre corps peut faire. Et ainsi, j’ai des élèves avec des capacités physiques très différentes qui tentent de copier mes mouvements, et je suis ravi de les voir allègrement adapter ces mouvements à leurs corps, pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas le même vécu que moi, ni les mêmes sensations.

Votre corps a sa propre histoire, et avec le bon état d’esprit, et vous pouvez trouver une infinité de mouvements puissants, esthétiques, agréables, et efficaces avec le corps que vous avez.

Voilà pourquoi, finalement, si je devais entendre à nouveau cette dame me dire que ma position de professeur ne se voit pas, j’aurais plaisir à lui répondre : « bravo, vous commencez à comprendre mon travail ! »

J’ai testé : le correcteur de posture à 12 euros

TLDR : ça sert peut-être, mais probablement pas de la manière que vous imaginiez en voyant la pub

Ces temps-ci, on voit beaucoup de publicités pour des appareils destinés à corriger la posture…

Les pubs suivent grosso modo toutes le même schéma :

  • Une personne travaille penchée en avant
  • Un squelette en 3D montre une colonne vertébrale penchée en avant (quitte à afficher des vertèbres en rouge pour montrer qu’elles sont soumises à un stress… ah, les fameuses vertèbres rouges…)
  • La personne se frotte le bas du dos avec une expression surjouée sur le visage : « ho là là, j’ai mal au dos ! »
  • Elle place le correcteur de posture entre ses épaules, et tout va bien…

Ce scénario est répété plusieurs fois, et à la fin, on nous vend un produit… Bon, mais est-ce que ça marche réellement ?

Pour moins d’une quinzaine d’euros, je me suis dit que je n’allais pas me priver de tester ça, alors j’ai acheté quelques versions de ce produit !

Il existe plusieurs modèles concurrents (il faut croire que c’est une mode), mais leurs différences sont minimes : ça se résume à des scratchs plutôt que des boucles ou des clips façon « sac à dos » pour fixer le dispositif, mais ça ne va pas plus loin.

Lors de l’essayage, le dispositif donne un peu la sensation d’avoir des cordes autour de la ligne des épaules et de la poitrine, à la manière des Tasuki, dans la culture Japonaise. Très vite, le constat est vite implacable : ma posture n’a pas changé d’un poil…

De deux choses l’une : soit j’ai mal utilisé ce produit, soit les personnes sur la publicité sont des comédiens et ont volontairement corrigé leur posture avec leurs propres muscles du dos… En tout cas, cet objet ne corrige pas vraiment ma posture : il me tire les épaule en arrière et me donne un air de poulet grotesque, ou mieux, un air de Jim Carrey qui imite un Vélociraptor.

Je trouve l’idée de base intéressante : forcer le dos à se redresser pour éviter une douleur de posture, pourquoi pas…. Mais il est parfaitement possible de rester avachi en étant harnaché dans ce « correcteur de posture », tout en ayant les épaules tirées en arrière… Et il est parfaitement possible de rester voûté dans le bas du dos alors même que le haut du dos cherche à s’étirer vers le ciel. Donc autant être clair : l’appareil ne va pas miraculeusement changer la posture, et ne vous fera pas miraculeusement vous tenir droit.

Et en plus, si vous connaissez un peu la philosophie de Friendly Body, vous saurez que j’ai de gros doute sur le concept de correction de la posture, surtout pour réduire le mal de dos.

Est-ce que, pour autant, je condamnerais ce produit complètement ? Et bien, pas nécessairement…

Corriger une posture ne fait pas grand sens dans l’absolu, mais pour certaines personnes, porter un tel dispositif peut avoir un intérêt.

En effet, porter un vêtement particulier peut permettre de se rappeler de placer sa conscience à tel ou tel endroit de son corps :

  • Certains pratiquants de musculation portent une ceinture autour de leur ventre pour soulever des charges lourdes, non pas pour prévenir l’excès de pression, mais pour placer sa conscience à un endroit précis et maintenir une forme de corps qui évitera les blessures (bien sûr, l’excès de pression peut être prévenu par une ceinture lorsqu’on soulève des charges inhumaines, telles que dans cette vidéo, mais même avec des charges légères sans grand risque de blessure, une ceinture peut vous apprendre à bien placer votre dos).
  • Certains pratiquants de Tai Ji Quan ou de Qi Gong préfèrent porter de la soie, parce que la sensation de frottement sur leur corps permet d’être conscient de la surface de leur peau.
  • Pour ma part, il m’est arrivé d’essayer divers types de chaussures, et de marcher pieds nus dans la rue, simplement parce que cette variété de sensations me permettait de porter attention à ma façon de marcher.

Pour conclure, donc, ce petit gadget ne fonctionnera que si vous vous en servez comme un rappel de conscience : un truc qui, parfois, sur une journée, vous poussera à vous dire « tiens, est-ce que je peux prêter attention à ma posture ? »… 

Cela ne supprimera pas les maux de dos (mais vous pourrez quand même sourire avec le pouce levé face à une caméra, si vous le souhaitez), et cela ne « corrigera » pas la posture, mais cela n’est pas forcément inutile : je pense qu’il ne faut simplement pas s’illusionner et vendre des illusions aux gens quant à un tel dispositif.

Peut-être que dans un autre article, je testerai la version de ce correcteur de posture avec une ceinture lombaire intégrée, pour voir si cela fait une différence…

Une mauvaise posture, ça n’existe pas !

« Tiens-toi droit ! »

Cette injonction, je l’ai entendue un nombre incalculable de fois dans mon enfance (pas toujours adressée à moi). Invariablement, la réaction qui s’en suivait, était un mouvement raide qui poussait la personne qui entendait cet ordre à se redresser.

Parfois, en passant dans les mains d’un kinésithérapeute ou d’un ostéopathe, certaines personnes entendront que leur dos n’est pas aligné, ou même que leur bassin est déplacé, et que c’est pour cette raison qu’elles auront mal au dos dans l’avenir, ou qu’elles ont mal au dos dans le présent.

C’est une histoire convaincante, de prime abord, puisqu’en changeant de posture, certaines personnes se retrouvent à ne plus avoir mal au dos (ou ailleurs). C’est une évidence que je n’avais jamais interrogée, jusqu’à ce que… je me fasse mal au dos en décidant de me tenir droit !

Quand je me suis intéressé au travail sur le corps, par le Yoga, le Pilates, ou l’Eutonie, j’ai continué à entendre ces injonctions que reçoivent certains enfants, mais d’une manière plus raffinée :

  • étire-toi vers le ciel
  • imagine que ta tête est suspendue par un fil
  • ne cambre pas trop le dos, mais ne l’arrondis pas trop
  • aligne bien ton dos dans sa verticalité

Mais grosso modo, ce qu’on dit, c’est toujours qu’il faut se tenir droit, avec la tête bien au dessus du bassin (certains vont plus loin en disant qu’il faut aligner l’oreille, l’épaule, la hanche, le genou, et la cheville…)

Plus j’essayais de me tenir droit, plus j’avais l’impression que mon dos était raide, et chacun de mes professeurs avait une explication parfaitement crédible : c’était tantôt que, maintenant, je prêtais attention à mon corps alors que j’avais toujours eu mal, tantôt que les tensions étaient en train de se libérer, et que c’était douloureux. maintenant..

J’ai alors commencé à interroger de nombreuses personnes à ce sujet, parmi les gens qui venaient me voir en consultation, parmi mes élèves, et parmi les personnes qui, comme moi, suivaient régulièrement des formations….

En réfléchissant encore à la question, et en lisant de nombreuses études scientifiques sur la douleur, je me suis rendu compte de quelques petites choses que je vous livre ici :

  • il y a des gens qui ont mal au dos alors qu’ils se tiennent parfaitement droits
  • il y a des gens qui n’ont pas mal au dos, alors qu’ils ont une posture qui ne correspond pas à cet idéal
  • parmi les gens qui ont mal au dos, ou ailleurs, il y a des gens qui sont musclés, cambrés, voûtés, très souples, peu souples, très actifs, sédentaires
  • parmi les gens qui n’ont pas mal au dos, il y a les mêmes profils !

Qu’est-ce que cela signifie ? Et bien c’est assez simple : je n’ai pas constaté de lien réellement convaincant entre la posture et l’inconfort ou la douleur…

Et pourtant, certaines personnes se sentent mieux en changeant de posture !

Pourquoi ? Plus j’étudie le phénomène, plus je pense qu’il n’y pas de mauvaise posture : il n’y a que des postures que l’on tient trop longtemps !

Si je vous demandais de lire un livre en position allongée, sur le ventre, vous pourriez probablement lire ainsi. Au bout d’un certain temps (qui change d’une personne à l’autre, chaque corps est unique), vous finiriez par ressentir le besoin de changer de position…

Si je vous propose de lire en position assise, viendra un moment ou une autre partie de votre corps va finir par être tendue…

Et si je vous propose de lire un livre posé devant vous sur un pupitre, alors que vous adoptez la superbe posture verticale qu’on conseille traditionnellement à tout le monde, il y a de grandes chances que votre corps finisse aussi par réclamer autre chose…

La bonne posture, et la mauvaise posture… Pas de chance, ce n’est pas si simple…

Quand on y réfléchit, les enfants sentent cela instinctivement ! Observez-les lire, jouer aux jeux vidéo, ou à n’importe quoi d’autre : ils changent de position régulièrement, et prennent parfois des poses dont on dirait qu’elles sont mauvaises pour un adulte…

Les adultes étant plus soumis aux conventions sociales ET aux habitudes, ils en viennent parfois à oublier qu’il est désagréable de rester toujours dans la même position : la douleur peut parfois, tout simplement, être le signal de votre corps pour dire « j’ai besoin de changement ».

Ce changement peut arriver en pratiquant un sport, en allant faire une promenade, en se faisant masser, manipuler par un ostéopathe, ou en prenant un bain chaud : c’est comme si vous décidiez d’éteindre puis de rallumer un ordinateur pour voir si cela change quelque chose.

Si vous travaillez de longues heures devant un ordinateur, vous pouvez travailler debout de temps en temps, mais là encore, ce n’est pas le fait de travailler debout qui est une bonne idée, c’est le fait de se mettre debout pour apporter de la variété, et rester debout toute la journée pourrait aussi vous faire mal, tout comme avoir une chaise ergonomique hors de prix finira par vous faire mal au dos si vous n’avez que cette manière de vous asseoir comme possibilité.

Non non, rassurez-vous, vos vertèbres ne vont pas devenir rouges parce que vous adoptez cette posture : elles vont devenir rouges seulement si vous ne connaissez que celle-là

Personnellement, je travaille dans tout un tas de positions au cours de la journée : assis par terre, debout, assis sur un fauteuil d’ordinateur très confortable et ergonomique, parfois sur un tabouret, et parfois sur un ballon gonflable…

Comme tout le monde n’a pas le luxe de travailler dans un environnement où il est autorisé de changer de position, je dirais qu’à défaut de changer totalement de posture, vous pouvez incarner chaque posture de plusieurs manières : on peut être assis au fond de sa chaise, avachi, avoir les jambes croisées, se tenir au bord de la chaise, forcer le dos vers l’arrière, ou au contraire le pousser vers l’avant, s’appuyer sur son bureau, ou pas, etc…

Ainsi, aux personnes qui se tiennent droit et qui ont mal au dos, j’ai envie de dire « laissez vous aller, vautrez-vous une fois de temps-en-temps, ça va bien se passer », et aux personnes qui ont mal au dos en étant avachies, j’aurais envie de dire « redressez-vous de temps en temps : faire ça toute la journée, ce serait un supplice, mais seulement pendant quelques minutes, plusieurs fois dans la journée, cela suffira à rendre votre corps plus agréable à habiter ».

Bien sûr, cela demande un peu d’expérimentation avec votre propre corps. Je vous souhaite donc une bonne semaine, à explorer cette liberté de posture qu’on a quand on est enfant, mais dans votre corps d’adulte !

 

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