Il y a environ trois mois, commence la période des fêtes et le rush de fin d’années : entre ma grande famille, où l’on fête noël du 11 décembre au 12 janvier, et la charge de travail, je fais une pause sur la musculation.

Il y a environ un mois, je fais une erreur banale en snowboard sur une piste de l’Alpe d’Huez, et j’écope d’une belle entorse au poignet : pas de reprise de la musculation au programme, puisque je suis incapable de serrer le poing ou même de tenir une charge en main.

Il y a deux jours, j’anime un atelier alors que je viens à peine de reprendre la musculation en douceur, et ô surprise ! Je suis à nouveau capable de pratiquer un exercice que j’avais abandonné…

Il y a une heure, je me disais que j’avais envie de partager avec vous une réflexion qui s’applique à tout le monde, même aux non-sportifs.

 

Cet exercice, dont vous voyez la photo en introduction de cet article, consiste à joindre les mains dans le dos, l’une passant par le haut du corps, et l’autre par le bas… Depuis un an ou deux, j’avais arrêté de pratiquer cet exercice de la sorte, parce que mes coudes étaient douloureux, et joindre mes mains nécessitait de forcer un peu.

Je me suis donc simplement mis à en pratiquer une version édulcorée : l’intention compte plus, pour moi, que le résultat de l’exercice, et si mes mains ne se touchent pas, ce n’est pas fondamentalement un problème (cette indication est valable pour quasiment tous les exercices : une version édulcorée vous fera quand même travailler et progresser, quand bien même elle ne serait pas conforme à un catalogue de mouvements).

Au lieu de joindre mes mains dans le dos, je me suis étiré ainsi, ces derniers mois

Je n’aime pas bien énoncer des liens de cause à effet avec certitude, mais je compte sur vous pour prendre ce que je vais dire avec des pincettes : je pense que la musculation avait limité mon mouvement. Ce n’est pas une considération incroyablement élaborée, puisque la musculation fait prendre de la masse et du volume, et que cela diminue donc fatalement l’amplitude des mouvements.

Et c’est ça dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui : lorsque vous explorerez ce que vous pouvez faire dans votre vie, que ce soit avec votre corps ou votre esprit, vous allez, à un moment ou à un autre, constater que vous ne pouvez pas dépenser d’énergie dans un domaine sans que cela n’impacte vos capacités dans un autre domaine. Gagner en force vous fera parfois perdre en souplesse, et plus vous spécialiserez votre corps dans une direction, plus il sera difficile d’aller dans une autre.

Ma vie personnelle a été faite de ce genre d’explorations amusantes : l’escalade me rendait légèrement moins délié en piano, le piano me rendait moins robuste à certaines contraintes du poignet en arts martiaux, les arts martiaux m’ancraient un peu trop dans le sol pour le tango argentin, et ainsi de suite…

Notons que ce constat sera le même en ce qui concerne la manière dont votre corps est construit : être plus souple pourra diminuer la réactivité d’une articulation, avoir plus de force rendra peut-être plus raide, pratiquer des sports d’endurance pourra être nuisible à la force pour certaines personnes très spécialisées, tout comme prendre trop de masse musculaire ne sera pas forcément bénéfique à une personne pratiquant le cyclisme ou le marathon…

Notons également que ce constat s’applique à la plupart des caractéristiques de votre corps : avoir du gras alourdit le corps, le protège de certains chocs et rend les articulations plus stables, et c’est pour cette raison, notamment, que les strongmen, athlètes spécialisés dans les prouesses de force, ne sont pas très regardants quant à leur taux de gras, là où les gymnastes le sont (puisqu’ils doivent porter leur propre poids).

 

Et ce que je viens d’écrire s’applique également aux personnes qui ne pratiquent pas le sport à haut niveau ! Bien sûr, tant que vous ne poussez pas une activité très loin, vous pouvez progresser dans toutes les directions, et il n’y a pas de direction qui soit fondamentalement plus souhaitable qu’une autre (puisqu’on la choisit arbitrairement). En revanche, ces réflexions sont importantes lorsque vous souhaitez un résultat : si vous pratiquez dans le but d’obtenir un résultat calqué sur les résultats d’une personne qui vous inspire, si le résultat compte alors plus que l’état intérieur, vous risquez de vous blesser, physiquement et psychologiquement.

Si vous êtes inspiré par l’état d’esprit, la philosophie de quelqu’un, vous allez appliquer la même démarche, mais obtenir un résultat qui correspond à votre corps. Si vous vous focalisez sur le résultat que cette personne a atteint sans l’état d’esprit qui va avec, vous risquez de ne pas atteindre votre objectif, et de vous blesser en plus.

Dans le cadre de l’exploration corporelle qui est proposée par Friendly Body, je pense qu’il est important de comprendre un fait très simple : nous ne sommes pas tous égaux, et tout le monde ne peut pas pratiquer l’escalade, la gymnastique, le yoga, ou la musculation… Et au sein d’une pratique, tout le monde ne peut pas pratiquer tous les exercices : je dis ça en tant que professeur de méthodes telles que le Yoga et le Pilates, car je n’ai jamais vu personne être en état de pratiquer tous les exercices parmi mes confrères ou consoeurs.

C’est cet état d’esprit que je vous encourage à développer : cela implique parfois de ne pas copier la forme externe d’un professeur, car même dans des gymnastiques douces et non-traumatisantes, vous trouverez des exercices que vous ne pourrez pas pratiquer, et cela concerne tout le monde.

 

En transmettant cet état d’esprit, j’ai de la joie à voir mes élèves adapter les exercices que je propose à leur corps, quand bien-même leur forme serait différente de la mienne. J’ai de la joie à voir mes élèves me dire, même en cours collectif : « je ne ferai pas cet exercice, il n’est clairement pas bon pour mon corps ». J’ai de la joie à voir des élèves me dire : « je vais faire un autre exercice qui m’apporte presque la même chose, mais qui préserve telle ou telle blessure ».

Et par-dessus tout, j’ai de la joie à voir mes élèves, utilisant cet état d’esprit, exécuter certains mouvements mieux que je ne pourrai jamais les faire, puisqu’en étant capables de copier l’essence de mon travail au lieu d’en copier la forme, ils repèrent les occasions de tracer leur propre route.

Pour paraphraser Koichi Tohei, dans la nature, la montagne ne se moque pas de la rivière parce que celle-ci manque de densité, et la rivière ne se moque pas de la montagne parce que celle-là est immobile.