La question posée en titre de cet article m’a beaucoup travaillé, il y a quelques années.

Récemment, une élève me l’a posée peu ou prou dans les mêmes termes, et je me suis dit que je me fendrais bien d’un petit article à ce sujet, car cela mérite un peu mieux que quelques lignes pour justifier un « oui » ou un « non ».

Dans la plupart des pratiques corporelles, il y a un enseignant qui donne des instructions, mais dans leur essence, les pratiques corporelles (et j’inclus le sport là-dedans) n’ont pas toutes la même logique interne, ni les mêmes objectifs : ces deux détails vont conditionner énormément la relation que vous entretenez avec votre enseignant.

Que cela devienne beau à voir !

Si vous pratiquez pour un concours, ou une performance, la validation de votre pratique par un regard extérieur sera une composante de votre entraînement.

Lorsque des juges donnent une note à une performance, et que votre enseignant vous prépare à cela, il sera logique de lui laisser le dernier mot sur les mouvements qui sont permis ou non, et sur les mouvements qui sont incontournables ou non.

Il faut bien comprendre que chaque discipline se focalise arbitrairement sur des critères différents : ce qui est esthétique dans une discipline pourra être une faute technique dans une autre, et parfois, ces critères vont pousser les pratiquants à se spécialiser de plus en plus, s’ils veulent faire de la performance ou des concours.

Dans certaines disciplines comme les arts martiaux, cela donne lieu à des antitélies délicieuses : en temps de paix, beaucoup de mouvements simples et efficaces ne sont pas assez impressionnants pour un public qui ne connaît pas grand chose du combat, et pour faire survivre l’art, c’est un choix politique d’en changer les techniques pour le rendre plus visuel…

C’est ainsi que certains arts martiaux chinois ont abandonné de vraies épées tranchantes au profit d’épées de démonstration qui ne sont plus que de minces feuilles de métal, inutiles en combat réel, mais bruyantes et virevoltantes… C’est également ainsi que pour montrer la puissance des sorties de force, certains pratiquants de Taichi frappent brutalement le sol du talon, pour faire du bruit : c’est impressionnant, mais une telle frappe ne fait pas plus de dégâts, elle est juste plus proche des vibrations sonores qu’on voit dans les films de kung fu…

C’est ainsi que certains arts martiaux rajoutent des coups de pied volants issus du cinéma dans leur corpus, alors même que ces coups de pied ne sont que très rarement utilisés par des combattants professionnels, des militaires, ou des agents de sécurité…

Cela me rappelle un peu mon moniteur d’auto-école qui me disait de bouger ma tête ostensiblement vers le rétroviseur pour montrer à l’examinateur que je regardais le rétroviseur, car un coup d’œil n’aurait pas été visible, et pourtant, c’est plus sécuritaire que de dodeliner de la tête comme un pigeon alcoolisé…

En body-building, le volume et la définition des muscles, ainsi que la symétrie, sont à l’honneur… Les pratiquants de prennent de la testostérone, de l’insuline, et des hormones de croissance pour augmenter des capacités sur lesquelles ils sont focalisés.

Et même chez les amateurs, on peut se doper à petite dose : les dopés légers sont alors plus forts et dessinés que la plupart des pratiquants amateurs, sans prendre les risques que prennent les body-builders de compétition, plus massifs, et plus fragiles côté santé. De même, beaucoup de youtubeurs-musculation se dopent pour ne pas avoir à s’imposer une discipline de fer en ce qui concerne l’alimentation et le rythme d’entraînement.

Je n’ai aucune, mais alors aucune envie de juger le dopage, ou les critères esthétiques arbitraires de chaque discipline, j’ai juste envie d’attirer votre attention sur le fait que même en étant parmi l’élite génétique pour un sport donné, et même en ayant les croyances adaptées, et en venant du bon milieu social, ces critères primeront sur la préservation de votre corps.

Autrement dit, si l’objectif est de coller à l’idéal d’une pratique, il va fatalement y avoir un conflit entre la préservation de votre corps, et l’atteinte d’un autre objectif… et encore, je dis « votre », mais il est difficile de faire la part entre ce qu’on veut, et ce qu’on a introjecté…

En effet, nous sommes tous soumis à des conditionnements extérieurs, à des standards socio-culturels de force, de beauté, de performance, et il est difficile de ne pas se construire en dehors de ces standards : même les gens qui les rejettent farouchement pour ne surtout pas y adhérer finissent finalement par reconnaître ces standards, puisqu’ils en ont besoin pour s’y opposer.

Ainsi, je pense qu’il est important de garder ce que je viens d’écrire à l’esprit lorsque votre corps vous fait mal, quand vous suivez les indications d’un professeur ou d’un entraîneur : si l’on se focalise sur l’objectif, en conscience, tout en sachant que la santé n’est pas le critère prioritaire, tout va bien, mais je trouve dramatique qu’on le fasse sans y avoir réfléchi.

Il faut savoir se faire mal pour gagner !

De la même manière, dans la plupart des sports de compétition, chaque athlète pousse son corps aux limites de ses capacités : en tant que compétiteur (j’en ai peu fait, mais j’ai essayé un peu), j’ai quasiment toujours entendu, de la part de mes coachs, ou partenaires d’entraînement, qu’il faut, je cite, « savoir se faire mal ».

Parfois, cela va de pair avec un petit coup de pouce chimique, là encore : le dopage peut avoir lieu dans tous les sports y compris pour être plus concentré aux échecs, à l’escrime, ou en jouant à certains jeux vidéo très exigeants. Là encore, la logique est qu’il faut « savoir se faire mal » pour « obtenir ce que l’on veut ».

Je pense que beaucoup d’athlètes ou d’artistes de scène auront entendu les mots que je viens d’écrire, car c’est une phrase que j’ai entendu des dizaines, sinon des centaines de fois, même en dehors des entraînements.

Si l’on est professionnel, les enjeux sont bien évidemment multipliés, et les enjeux des autres compétiteurs le sont aussi, ce qui nous poussera fatalement à sacrifier encore plus l’intégrité du corps pour atteindre un objectif.

Notons que la compétition, dans ma tête, n’est pas que sportive : certains pompiers ou militaires se dopent et se traumatisent physiquement et psychologiquement par leur entraînement, pour être plus forts, ou plus difficiles à tuer. Les enjeux sont plus cruciaux, mais la logique est la même.

Je n’ai, là encore, aucune envie de juger l’acte en lui-même, mais ce n’est pas la même chose de « se faire mal » en conscience du prix à payer, que de se faire mal parce qu’on se soumet par automatisme à un professeur ou à un instructeur qui est dans une position d’autorité. C’est encore plus vrai dans l’armée, où, soyons clairs, le fait de sacrifier quelques soldats pourrait être stratégiquement acceptable, ce qui implique qu’on exigera des militaires une obéissance indéfectible envers leur hiérarchie (la dureté de l’entraînement conditionne aussi à cela).

Sans aller jusqu’à un contexte de guerre, le fait d’écouter son entraîneur dans un sport de compétition peut avoir des conséquences dramatiques, d’autant plus que ce n’est pas son corps dont il exige un entraînement, c’est le vôtre : il ne paiera pas les conséquences des choix d’entraînement qu’il a faits pour vous.

Notons, d’ailleurs, que lorsqu’on voit un sportif de haut niveau en très bon état, il n’y a pas moyen de savoir combien de sportifs ont employé les mêmes méthodes, nourri les mêmes rêves, et fait les mêmes efforts pour ne pas arriver au résultat et se blesser en route.

Pour une personne qui soulève des charges colossales ou qui monte sur un ring de boxe pour un million de dollars, combien sont perdus en cours de route, alors même qu’ils avaient la génétique, la motivation, et un bon entraînement pour eux ?

Il est difficile de répondre à cette question, mais il me semble important que vous le sachiez, si vous vous engagez dans cette voie et donnez le dernier mot sur votre corps à votre coach.

 

Fais-le plutôt comme ça !

Un problème plus ambigu est celui des pratiques corporelles de bien-être et/ou de rééducation.

Le Yoga, par exemple, est une discipline qui, originellement, visait à atteindre une certaine unité (unité entre corps et esprit, ou unité entre soi et l’extérieur… le mot « yoga » partage d’ailleurs la même racine étymologique que le « joug », en Français).

En suivant cette logique, on peut atteindre cette unité de plein de manières (on peut faire du Yoga par la dévotion, par l’hygiène de vie, par l’effort physique, par le service à la personne, par la focalisation sur l’instant, etc…). Les postures du yoga corporel, enseignées partout dans le monde, devraient donc, si je suis cette logique, avoir mille variante.

Et pourtant, il existe beaucoup de cours où l’on insiste sur la « bonne » qualité d’exécution d’une posture, et il existe même des compétitions d’Asana (c’est le nom des postures de yoga). C’est un peu comme si on faisait des compétitions de brossage de dents…

Il existe bien-sûr quelques grands invariants quant à la qualité d’exécution d’une posture, tels que l’alignement du genou avec la cheville, ou la cambrure du dos dans certaines positions : on ne s’arrondit pas en arrachant une charge du sol, et on ne cambre pas en décollant les jambes quand on est sur le dos, pour éviter les forces de cisaillement sur les disques inter-vertébraux.

Pour autant, les muscles n’ont pas tout à fait la même longueur et les mêmes insertions pour chaque personne, et les os n’ont pas la même taille les uns par rapport aux autres, d’une personne à une autre. De plus, chaque personne a un vécu différent, et certaines blessures ou douleurs rendent inconfortables certaines postures. Je dirais même plus : certains mouvements « parfaitement » exécutés pour la majorité des gens peuvent faire mal à une autre personne, et certaines postures sont confortables pour certaines personnes tout en étant une torture pour d’autres ; et parfois, on ne voit rien à l’imagerie médicale (radio, IRM, scanner, etc…).

Il en résulte que j’ai une politique assez claire avec mes élèves, quand j’enseigne la méthode Friendly Body (rappelez-vous, ce nom n’est qu’une vaste blague pour avoir une identité de marque sur Internet).

Ce n’est pas moi qui ai le dernier mot sur le corps de mes élèves, et je ne fais que proposer des variantes issues de ma culture générale, ou informer au sujet des mouvements risqués (si une personne s’accroupit en tordant ses genoux, je lui précisera qu’il y a de la contrainte sur les ligaments croisés, et après ? il existe des gens pouvant tenir ce genre de postures que moi je ne peux pas tenir du tout).

Plutôt qu’une exécution correcte du mouvement, je leur propose un état de conscience : j’apprends à mes élèves à aller vers toujours plus de confort tout en incarnant un concept donnée : il y aura mille manières d’exécuter une pompe, de se pencher en avant, de tenir sur un pied, ou même d’être allongé(e).

Ce que je veux, c’est transmettre aux personnes qui étudient avec moi comment sentir leur confort personnel, et comment adapter mes exercices à leur corps (on ne bouge pas pareil quand on est un trentenaire sportif de 110 kilos, et une peintre de 75 ans avec de l’ostéoporose).

Une fois que cet état d’esprit est installé, si j’ai vingt personnes dans la salle, je verrai facilement une dizaine (voire une vingtaine) de versions différentes de l’exercice que j’ai proposé. Chaque personne réadapte, prend la liberté de ne pas faire ce que je dis, de se manifester pour parler d’un problème au groupe (parfois, on me pose des questions qui me demandent de réfléchir, et nous trouvons ensemble une manière d’incarner le concept proposer, en changeant le mouvement et la posture).

Cette éducation se fait par la conscience, pour ressentir chaque petit muscle, et les frottements de chaque articulation… Parfois, cela revient à rester en position allongée, à écouter les battements de son cœur, et à sentir chaque vaisseau se dilater lorsque le sang circule, mais au bout de quelques mois de pratique avec cet état d’esprit, les personnes qui viennent me voir n’ont plus de souci à pratiquer quelque sport que ce soit : il devient alors facile de trouver sa propre manière de pratiquer.

Cet état d’esprit apporte un changement assez notable chez beaucoup de pratiquants : il devient souvent difficile de revenir chez un professeur qui privilégie la forme d’un mouvement au fond (autrement dit : qui privilégie la focalisation arbitraire de la discipline à l’alignement personnel de l’élève). Parfois, il devient même difficile de passer un examen dans une discipline qu’on pratique, et dont on a soi-même une interprétation personnelle, si jamais la forme requise pour l’examen est en contraction avec ce qu’on recherche par ailleurs et que l’examinateur ne le voit pas.

Comme vous le voyez, cette question me permet de vous parler de cette pratique qui consiste à injecter de la conscience dans notre manière d’habiter notre corps, et elle méritait mieux qu’une réponse tranchée.